L’interview de Lucie Marinier
Je suis professeure au Centre national des Arts et Métiers (CNAM) à Paris et titulaire de la chaire d’ingénierie de la culture et de la création. Comme beaucoup d’enseignants du CNAM, j’ai eu un long parcours professionnel auparavant.
Raconte-nous ton parcours avant de rejoindre le programme de recherche ICCARE ?
J’ai commencé par travailler sur les enjeux de patrimoines ethnologiques et culturels, puis directrice des affaires culturelles de la Ville de Créteil. J’ai ensuite rejoint la Ville de Paris pour travailler d’abord sur les enseignements artistiques et les pratiques amateurs et comme responsable du bureau du spectacle vivant au moment charnière de la création de lieux tels que le 104, la Maison des Métallos, ou encore la Gaîté lyrique. J’ai alors rejoint de cabinet de Bertrand Delanoë le Maire de Paris en tant que conseillère culture. Durant cette période, j’ai plus particulièrement suivi les questions d’art dans l’espace public, à l’occasion d’évènements comme les Nuits Blanches ou la pérennisation des squats d’artistes. Ensuite, j’ai été secrétaire générale du Musée d’Art Moderne (MAM) de Paris puis ai co-dirigé le Carreau du Temple. Enfin, j’ai piloté une mission d’« innovation prospective et espace public » notamment sur les enjeux de transition écologique du secteur culturel.
Parallèlement à cette carrière, j’ai aussi été enseignante associée à l’École des Arts de La Sorbonne—Paris 1. Au CNAM, mes activités de recherche portent sur la transition écologique dans la culture, l’espace public, et la manière dont la culture et ses métiers évoluent à la lumière de plusieurs transitions (écologiques, numériques, droits culturels, etc.). J’ai notamment publié il y a deux ans l'étude « Culture et création en mutation » dans le cadre de l’AMI CMA France 2030 qui examine la façon dont des secteurs comme les musées, les arts visuels, les métiers d’arts évoluent en fonction de ces mutations. Enfin, je fais un vrai travail de diffusion de la culture scientifique et technique en travaillant avec les réseaux de professionnels des ICC et les établissements culturels autour des enjeux de transformation de leurs métiers (modèles économique, censure, écologie).
Quel est ton rôle dans le programme de recherche ICCARE en tant que référente transition écologique ?
En tant que référente, j’ai deux rôles essentiels : être au service du PEPR ICCARE, des facilitateurs et directeurs de projets ciblés qui souhaitent travailler sur les enjeux de transition socio-écologique sur leur secteur peuvent faire appel à moi ; un rôle plus actif qui consiste à les solliciter, les questionner, échanger sur les sujets en lien avec la transition écologique nécessaires à aborder sur leurs secteurs et mettre en place avec eux des journées d’accélération prenant en compte ces enjeux ou les intégrer à des journées existantes.
Nous allons ainsi organiser avec le projet ciblé THEMIS, dirigé par Volny Fages, une journée d’accélération le 23 septembre écologie et participation. Puis une journée à Lyon en janvier au Pôle Pixel pour travailler sur la façon dont les artistes visuels numérique peuvent engager ou engagent d’ores et déjà une démarche low-tech. La low-tech, ce n’est pas dénoncer la tech ou s’en tenir éloigné, mais réfléchir à comment l’utiliser de manière locale, conviviale, sourcée, peu énergivore… Cela correspond aux missions du programme de recherche ICCARE et nous permet de croiser SHS et STIC, professionnels des ICC et applicabilité de la recherche.
Enfin en juin une journée sur les évolutions des métiers des ICC en lien avec les transitions : quels nouveaux métiers émergent, comment les métiers existant se transforment et sont impactés par la transition écologique dans le secteur culturel ? Cette journée permettra d’aborder d’une part l’aspect artistique et curatorial des métiers (ceux qui créent et programme) et d’autre part de visibiliser sous l’angle de la transition écologique tous les autres métiers du secteur culturel (production, media, communication, techniciens, etc.).
Il est important d’aborder cette thématique des métiers, puisqu’au-delà de résonner avec les enjeux du programme de recherche ICCARE, il est nécessaire de produire et créer de manière éco-responsable ce qui implique certaines évolutions des échanges et des dynamiques métiers. Il est important de prendre conscience que le secteur culturel a déjà lancé de nombreuses réflexions et démarches en termes de transition écologique. Cependant, il est confronté à un plafond de verre. On sait mesurer les impacts, on sait faire des bilans carbone… mais on s’interroge rarement sur le « pourquoi », comment rediriger les programmations, le temps, l’espace de celles-ci.
L’un des objectifs d’ICCARE, c’est justement de permettre aux acteurs et actrices du secteur culturel de se réapproprier les outils de mesure, pour produire des indicateurs pertinents, ancrés dans leurs réalités de métier. Il ne s’agit pas d’appliquer des modèles extérieurs, mais bien de développer des outils qui ont du sens pour les pratiques (artistiques, techniques, logistiques).
Aussi, mon rôle au sein d’ICCARE va au-delà de la simple réponse à la crise climatique. On parle souvent du dérèglement climatique comme de la crise, mais en réalité, il y en a neuf identifiées, comme l’érosion de la biodiversité ou l’artificialisation des sols. En cela, il nous faut absolument repenser nos usages de la technique et du numérique, mais surtout sortir de l’obsession de l’efficacité énergétique (produire la même chose avec moins de ressources) pour passer à une logique de sobriété (avec telle quantité de ressources quelle création produire et comment la diffuser). En effet, le secteur culturel est particulièrement concerné par l’« effet rebond » : on optimise, on devient plus performant, mais on produit toujours plus.
Par ailleurs, il s’agit de faire évoluer notre vocabulaire et nos imaginaires. Lorsque l’on emploie par exemple des termes comme « accélération » nous nous conformons au programme France 2030 mais nous pouvons aussi l'interroger. L’idée n’est pas de créer de la frustration ou de la culpabilité, mais de générer un nouveau désir : celui d’une culture du ralentissement et de l’approfondissement.
Est-ce que tu perçois des freins au sein du programme de recherche ICCARE ?
De fait, je suis dans un programme d’accélération mais je considère que si David et Solveig m’ont intégrée à l’équipe c’est aussi pour le questionner. Je ne pense pas nécessairement qu’il faille faire moins mais que l’on peut participer par la recherche et les échanges avec le monde professionnel aux « modes de faire autrement », à la création de nouveaux communs. Par ailleurs, nous traversons actuellement une période de backlash en termes de transition écologique. Aussi, en tant qu’enseignante-chercheuse, j’estime que nous avons tous·tes une responsabilité d’autant plus grande de dissémination d’une culture scientifique auprès de nos pairs, des professionnels et du public citoyen.
Quelles bonnes pratiques aimerais-tu implémenter concrètement au sein du programme de recherche ICCARE en termes de transition écologique ?
Même si la question de la transition écologique n’est pas la colonne vertébrale du programme, je remarque la demande. Je sens une écoute assez forte de la part des membres du programme de recherche ICCARE et toutes les initiatives que j’ai pu proposer sont bienvenues et font l’objet de réelles discussions. La vraie bonne pratique essentielle est d’être en recherche constante de leviers, parce qu’agir de manière éco-responsable a d’autres vertus : travailler de manière plus partagée, collective, penser les publics au centre du dispositif, etc.
Ce que je trouve intéressant, ce sont les moments de rencontres. Par exemple, et pour ne citer qu’elle, la journée du secteur design du 8 avril dernier a bien réussi à construire ces échanges actifs, et tout au long de la journée, faire réfléchir ensemble des chercheurs et des professionnels, y compris grâce à des dispositifs qui sont encore marginaux dans nos pratiques d’universitaires comme les ateliers de réflexion collaborative autour de thématiques communes, une pratique régulière et propre au secteur du design. Ce format d’atelier permet d’impliquer tout le monde et de générer une dynamique intéressante. À ce moment, par sa méthodologie, le secteur Design a apporté à l’ensemble du programme de recherche ICCARE.
J’ai cru comprendre que tu travailles actuellement sur un ouvrage collectif, est-ce que tu peux m'en dire plus ?
Effectivement, je co-dirige avec Hélène Vassal et Aude Porcedda un ouvrage à paraître en novembre 2025 et intitulé Musées et écologie : missions, projets et pratiques. Y sont étudiés les musées ayant opéré des redirections en termes de programmation, de production ou de diffusion et la façon dont les enjeux écologiques prennent en compte les publics des musées.
De manière plus générale, notre travail a pour vocation de produire une analyse holistique sur la question des musées et de l’écologie. Il réunit plus de quatre-vingts contributions franco-internationales avec à la fois des professionnels des musées (à tous niveaux — directeurs, régisseurs, producteurs, etc.), des artistes et des académiques… Un panel très ICCARE finalement.