L’interview de Sandra Laugier

Je suis philosophe, professeure à l'université Paris 1 depuis 2010. J’ai d’abord travaillé sur la philosophie du langage ordinaire ainsi que sur la philosophie étatsunienne avant de me tourner vers des questions éthiques, esthétiques et politiques liées à nos usages quotidiens. Mon parcours m’a menée à explorer des terrains comme l’éthique du care – à laquelle j’ai consacré un livre en 2005 (Le souci des autres, éthique et politique du care) mais aussi les formes de la culture populaire, notamment les séries télévisées, qui me semblent être aujourd’hui un espace central de réflexion morale. J'ai eu la chance de pouvoir développer et visibiliser cela depuis 2020 dans le cadre de l'ERC DEMOSERIES.

Parle-nous du projet EUPRAXIE
Je coordonne l’un des six projets thématiques d’ICCARE, qui répond à un défi fondamental : penser les industries culturelles et créatives comme des outils de résilience face aux crises contemporaines, qu’elles soient environnementales, sociales ou politiques. L’idée centrale, pour moi, c’est que les ICC ne produisent pas seulement de la culture au sens étroit du terme, mais qu’elles agissent de façon beaucoup plus large sur l’ensemble de la société. Elles touchent toutes les générations, tous les milieux, et ont un impact fort sur nos façons de vivre ensemble. Elles transmettent des valeurs — comme l’égalité, la reconnaissance des minorités, le souci de l'environnement — et contribuent à renforcer la cohésion sociale. C’est très net, par exemple, dans les séries télé, en particulier depuis les années 2000 : les networks comme HBO et même les plateformes comme Netflix et Disney ont mis en avant des personnages non-blancs, LGBTQI, des figures de femmes fortes, bien plus que ne le fait le cinéma traditionnel. Cela participe non seulement à une éducation morale ou politique, mais aussi à une forme de mieux-être collectif. En ce sens, les ICC sont des ressources précieuses pour traverser les crises.

Quels en sont les enjeux ?
Aujourd’hui, les industries culturelles et créatives sont sous pression. En Europe, la production reste encore largement indépendante, attachée à des valeurs comme la diversité, ou le féminisme — mais ces valeurs sont de plus en plus menacées, voire criminalisées notamment aux États-Unis, où l’on voit émerger des mesures visant à restreindre, voire à supprimer, les initiatives en faveur de l’inclusivité. Mon pari pour EUPRAXIE, c’est de consolider la diffusion de ces valeurs en danger (diversité, égalité, inclusion) auprès de toutes les catégories de population, par le biais de la recherche et des productions culturelles. Parce que ce sont justement ces tentatives de répression qui, paradoxalement, peuvent susciter un contre-mouvement, un retour de flamme. Et j’espère qu'un beau backlash contre les attaques actuelles envers la DEI (diversity, equity, inclusion) aura lieu dans des espaces culturels largement diffusés : séries télé, cinéma populaire, rap, musiques actuelles, sport, etc. C’est là que le message peut réellement porter. Si ces valeurs restent confinées aux seules cultures alternatives, qui y ont joué un rôle moteur, elles risquent de ne pas peser suffisamment dans le débat. Il faut les défendre dans la culture majoritaire. Cela implique aussi de dépasser certains réflexes parfois caricaturaux liés à la culture qu'on appelle parfois woke...

Peux-tu nous présenter les premières réalisations de ton projet ?
Le projet a démarré récemment, mais il y a déjà une belle dynamique, notamment autour des séries, qui suscitent beaucoup d’intérêt. L'une de mes grandes satisfactions, c’est notre journée de lancement : on a vraiment réussi à présenter EUPRAXIE de manière vivante et engageante. Il y avait une session avec des jeunes et associatifs autour de la culture des quartiers populaires, et un artiste graffeur a réalisé une fresque en direct pendant la journée — c’était un moment fort, très marquant. On a aussi eu une discussion très riche sur le care et la notion de bien-être, notamment dans le contexte du métal, et aussi avec l’intervention d’une économiste qui a apporté un éclairage sur la possibilité de nouveaux indicateurs de bien-être. Et puis une session passionnante sur la science-fiction, un genre qui pose toujours la question de l’avenir et de la diversité et qui a permis de faire ressortir l’ensemble des thématiques portées par EUPRAXIE. Personnellement, j’ai beaucoup appris ce jour-là : ça m’a permis de mieux saisir les enjeux du projet dans toute leur richesse.

En mai, on organise une journée importante à Rennes autour des cultures des quartiers populaires. Je suis également en partenariat avec le Théâtre de la Concorde, avec un cycle qui s’inscrit dans une programmation plus large et interroge le rôle des industries culturelles et créatives dans la transmission des valeurs démocratiques en période de crise. On abordera, par exemple, la question du cinéma élitiste ou populaire à partir du film Spectateurs d’Arnaud Desplechin, en présence du cinéaste. Il y aura aussi une session sur le care et sur la manière dont les séries télévisées prennent soin de leurs publics, avec le réalisateur de la série Hippocrate, puis une session sur la puissance émancipatrice de la culture populaire — un sujet qu’on approfondira encore, car il suscite beaucoup d’attentes. Et à la rentrée, on prévoit une journée en direction des jeunes, sur l'écriture des séries, et une journée consacrée au sport et au e-sport, avec un accent particulier sur l’inclusion : comment intégrer davantage les femmes et les personnes en situation de handicap dans ces espaces souvent très normés ?

Quel avenir pour EUPRAXIE ?
Ce que j’aimerais vraiment, c’est que davantage de personnes s’intéressent aux industries culturelles et créatives — pas seulement comme objets de consommation, mais aussi comme véritables actrices de transformation sociale. Et que le mouvement se fasse dans les deux sens : que les ICC viennent aussi vers la recherche, qu’elles comprennent enfin tout ce qu’elles ont à gagner, en dialoguant avec les chercheurs. De mon côté, je souhaite qu’on prenne davantage au sérieux ce champ dans les universités. Il y a, je pense, un vrai problème de reconnaissance des valeurs intellectuelles dans notre société. L’idéal serait de retisser des liens entre le monde universitaire et le monde de la recherche au sens large, en créant des ponts, des espaces de circulation entre culture classique et culture populaire. C’est un projet ambitieux, je le reconnais, mais c’est exactement ce qui me motive : casser cette hiérarchisation de la culture.

Juste entre nous, est-ce que tu as une série préférée ?
Parmi les séries qui m’ont marquée, il y a bien sûr les grandes productions HBO des années 2000, comme The Wire ou Six Feet Under, ou ensuite Breaking Bad et qui ont vraiment redéfini ce que pouvait être une série télévisée sur le plan narratif, esthétique et politique. Plus récemment, toujours chez HBO, j’ai été très intéressée par The White Lotus ou The Last of Us, qui continuent à interroger notre rapport au monde, aux crises, aux liens humains. Et en France, j’ai une vraie admiration pour Le Bureau des légendes et pour La Fièvre qui réussissent à conjuguer profondeur psychologique, enjeux politiques, pédagogie, etc., et une grande qualité d’écriture.

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