L’interview d’Ulysse Baratin

Je suis directeur de la Scène de recherche de l’ENS Paris-Saclay, qui est à la fois un lieu d’art et de culture, un espace de croisement entre arts et sciences, un théâtre, et dont la mission est de faire dialoguer des équipes artistiques avec des équipes de chercheurs et chercheuses. J’ai étudié les lettres et les sciences politiques. J’ai travaillé pendant huit ans au théâtre de la Reine Blanche, qui était déjà, à l’époque, un lieu de croisement avec les sciences. Ce qui a toujours guidé mon chemin, c’est la manière dont on peut rassembler des personnalités issues de milieux hétérogènes, pour unifier un discours et des formes scientifiques. C’est un axe que j’ai poursuivi depuis mes études, et qui a nourri toute ma carrière jusqu’à aujourd’hui. Je me questionne constamment — notamment sur comment ces échanges pourraient permettre de mieux penser le monde — et j’aime imaginer ce que pourraient devenir nos sociétés selon une optique transversale et hybride : est-ce que scientifiques et artistes peuvent travailler ensemble ? Est-ce que ça a du sens ? Comment le concrétiser ? Enfin, j’apporte ma contribution au projet THEMIS en tant que praticien des projets culturels arts-sciences.

La Scène de recherche, c’est quoi ?

La Scène de recherche est un lieu où se rencontrent des personnalités issues d’horizons interdisciplinaires, un espace d’hybridation entre la science et la pratique artistique. Mais c’est aussi — et surtout — un lieu de fécondation mutuelle qui permet de partager des manières de penser, de concevoir le monde, de créer. Pour le dire plus simplement, la Scène de recherche, c’est une plateforme de discussion, de création, et de recherche. Elle s’articule autour de trois grandes activités : des résidences d’artistes, avec une mise en contact entre praticiens et chercheurs ; une formation à la Scène de recherche, comprenant notamment tout un volet d’éducation artistique et culturelle en milieu étudiant et scolaire ; la diffusion de la culture — notamment scientifique — avec une saison artistique qui va de septembre à juin et qui est ouverte à toutes et tous.

Avec l’équipe de ce lieu, nous nous sommes lancés dans une vraie décentralisation du théâtre dans le territoire de l’Essonne — notamment dans les quartiers politiques de la ville, tels qu’Évry ou Massy — afin d’enclencher une démocratisation de l’activité culturelle. À cette fin, nous avons développé une programmation dédiée aux jeunes publics, ainsi qu’une programmation scolaire, de la maternelle jusqu’au lycée. Notre lieu porte une vocation de recherche et d’expérimentation : comment faire pour toucher de nouveaux publics ? Comment repenser la démocratisation culturelle ? C’est en cela que, selon moi, la Scène de recherche est un lieu original et unique. C’est un lieu d’art en milieu universitaire — ce qui est rare — mais c’est également un lieu qui prend en charge les activités de recherche, les met en perspective et impulse une logique collaborative entre praticiens et chercheurs, avec une mission commune tournée vers les publics. Le lieu est financé par l’ENS et l’Université Paris-Saclay, et commence doucement à obtenir des financements de la part des collectivités locales — ce qui démontre bien l’impact que les activités de la Scène de recherche peuvent avoir sur le paysage culturel et les publics. Il s’insère parfaitement dans l’esprit du programme ICCARE, puisqu’au sein même de l’équipe collaborent des praticiens des industries culturelles et créatives et des chercheurs.

Vous avez rejoint le projet THEMIS. Sur quoi porte le projet et quel est votre rôle ?

Nous traversons une période particulière de l’histoire des politiques publiques de la culture en France — une période charnière — au cours de laquelle il devient impératif de réfléchir à la manière de composer avec les nouvelles pratiques numériques, les enjeux sociaux, culturels et financiers. Dans ce contexte, une question essentielle s’impose : comment repenser aujourd’hui les pratiques culturelles et leur démocratisation ? C’est une interrogation qui me guide au quotidien, et qui constitue la ligne directrice du projet THEMIS : comment parvient-on, concrètement, à toucher les publics ?

Si l’on prend l’exemple de l’Essonne, territoire d’action de la Scène de recherche, il s’agit d’un espace en pleine mutation, à la fois très hétérogène d’un point de vue social et culturel, marqué par de fortes disparités, et profondément fragmenté sur le plan urbanistique — autant de facteurs qui concentrent des enjeux cruciaux et complexes. La Scène de recherche se positionne comme un véritable laboratoire d’expérimentation et d’observation de ces réalités. À ce titre, dans le cadre de THEMIS, le PEPR ICCARE constitue une opportunité précieuse : il nous offre la possibilité de penser collectivement nos pratiques et nos défis, aux côtés de chercheurs. À travers THEMIS, nous poursuivons par d’autres moyens — journées d’études, projets scientifiques — ce que nous portions déjà à travers nos pratiques initiales.

En tant que praticien, il est particulièrement stimulant de voir son action mise en perspective, confrontée à de nouveaux enjeux, mais aussi de pouvoir partager ses méthodes de travail avec des acteurs venus d’horizons différents, en dehors du champ culturel. Avec le projet THEMIS, je me suis véritablement mis en mouvement sur le plan intellectuel — et c’est, à mes yeux, d’une valeur inestimable. Je peux témoigner de l’utilité du programme car il me semble urgent que les professionnels des ICC puissent entrer en dialogue avec les chercheurs — et réciproquement. Une telle mise en relation nous permet de prendre du recul, d’affiner nos analyses, de mieux objectiver nos démarches.

J’ai toujours aimé réfléchir à ma pratique, mais, n’étant pas chercheur, mes outils sont souvent empiriques, artisanaux, bricolés. Le soutien apporté par ICCARE me donne l’occasion d’aborder ces mêmes questions avec des méthodes rigoureuses, scientifiques, et à travers un cadre structuré. Ce soutien permet également d’ouvrir d’autres perspectives : imaginer de nouvelles pistes, enrichir nos actions, agir autrement, avec davantage de pertinence et d’efficacité. Grâce au programme ICCARE, un véritable maillage entre praticiens et chercheurs est en train de se construire, qui nous pousse à sortir de nos routines et renouvelle profondément notre manière de penser. Cela aussi, c’est inestimable. Il y a là une dynamique d’évaluation, de découverte, de circulation des idées, de mise en relation entre pratiques parfois invisibles ou dispersées. Le programme suscite, enfin, le désir de concevoir des démarches inédites, originales, que nous n’aurions peut-être jamais imaginées sans ce cadre.

Quelles sont les principales réalisations de THEMIS ?

Tout comme le programme ICCARE, le projet THEMIS n’en est encore qu’à ses débuts. Il y a eu, pour commencer, les petits projets, puis une première journée d’inauguration rassemblant des personnalités variées — un véritable état des lieux. En septembre, le lancement officiel du projet THEMIS a eu lieu. Ce moment a été particulièrement précieux : il nous a permis de dresser un état des lieux, à la fois des publics éloignés de la culture et de leur grande hétérogénéité, mais également de tester un dispositif inédit.

Ce dispositif, c’était le spectacle Lopakhine, une performance chorégraphique conçue par Liza Machover et présentée juste avant le déjeuner. Il s’agissait là d’un moyen original d’interroger, devant les chercheurs et le public, une autre manière de penser le théâtre — tout en proposant un temps de convivialité et de rencontre avec les artistes. Ce spectacle a permis de mettre en lumière — voire de démontrer — ce que nous, praticiens des ICC et de la Scène de recherche, sommes en mesure de proposer aux chercheurs présents. Il s’agissait, selon moi, d’une réelle opportunité d’expérimenter un dispositif artistique et culturel avec les chercheurs, tout en offrant un moment à la fois artistique et convivial, essentiel à la vie du théâtre — et en touchant directement le public présent. À mes yeux, c’était la manière la plus juste, la plus féconde, de lancer le projet THEMIS.

Quel avenir pour le projet THEMIS ?

Désormais, l’enjeu principal est de parvenir à diffuser aussi largement que possible les résultats du projet THEMIS. C’est un projet important, qui me tient profondément à cœur, et qui entre en résonance avec de véritables enjeux sociétaux. Il est donc essentiel de réussir à le faire connaître. Le travail mené dans le cadre de THEMIS est passionnant ; il ouvre un espace de partage et de dialogue véritablement inédit. C’est, par ailleurs, la première fois qu’un dispositif de ce type voit le jour — ce qui rend d’autant plus nécessaire la transmission de sa valeur et de son impact, aussi bien auprès du grand public que des professionnels des industries culturelles et créatives.

This site is registered on wpml.org as a development site.