Tout savoir sur THEMIS
Le projet THEMIS est l’un des sept projets du PEPR ICCARE. Il est consacré à la question des publics et se propose de repenser la démocratisation culturelle en tentant de dépasser les fortes tensions actuelles entre approches misérabilistes et populistes de la culture. Étude des publics, valorisation d’expérimentations autour des publics et analyse des politiques culturelles constituent des leviers du projet, celui-ci étant conçu comme un lieu de rencontre entre recherche et acteurs culturels.
Où en sommes-nous aujourd’hui en matière de politiques culturelles ? Avec le développement de ce que certains ont qualifié de « culture à domicile », s’émancipant toujours davantage des prescriptions institutionnelles, avec la généralisation des réseaux sociaux, des plateformes et de l’internet 2.0, la majorité des contacts avec les offres culturelles se situe aujourd’hui, plus que jamais, dans le cadre privé. Avec l’éclatement de la catégorie de « non-publics » en une multitude de « publics spécifiques », l’influence des structurations sociales sur les pratiques culturelles tend à se complexifier. Avec le succès d’analyses sociologiques qui soulignent l’éclectisme et les « dissonances culturelles » et mettent en avant l’importance de la diversité des conditions de socialisation en matière culturelle, avec les débats récents et animés sur les « droits culturels », on peut, sans risquer une attitude trop provocatrice, constater une crise de la démocratisation culturelle comme politique publique.
Un point de départ du projet THEMIS est que, dans le moment politique que nous vivons, la culture — entendue extensivement comme ce qui fabrique du commun — joue un rôle crucial dans nos équilibres démocratiques. Le projet THEMIS est le résultat de ce constat de crise et d’urgence à agir. Il traduit une prise de conscience collective de l’impérieuse nécessité de travailler ensemble, chercheurs et acteurs de la culture, pour comprendre les déterminants de cette crise. En s’efforçant de se maintenir à distance aussi bien d’approches misérabilistes que populistes, il s’agira de penser une politique culturelle qui dépasse les clivages entre une verticalité trop élitaire et une horizontalité susceptible de nous laisser enfermés dans nos conformismes communautaires.
Depuis le point d’observation de la Scène de Recherche, le théâtre de Paris-Saclay situé dans l’École normale supérieure Paris-Saclay, quelques questionnements nous travaillent tout particulièrement et guideront les recherches de ce projet. Quel rôle ont, ou pourraient avoir, différents acteurs culturels dans les transformations des politiques culturelles — qu’il s’agisse d’acteurs étatiques, territoriaux, d’ICC, d’associations ou de citoyens amateurs ? Quels enjeux démocratiques se nichent dans une possible (re)distribution des rôles ? Quelle importance et quels moyens sont donnés aux dispositifs destinés à produire de l’émancipation par les politiques culturelles, c’est-à-dire des possibilités de trajectoires individuelles et collectives s’écartant des formes diverses de déterminations sociales et culturelles ?
Quel est le rôle du numérique dans les transformations actuellement à l’œuvre ? La dématérialisation est-elle réellement une démocratisation ? Comment mesurer cela ? Les questions territoriales de la démocratisation culturelle ne passent-elles pas, parallèlement à l’accessibilité permise par la dématérialisation, par des formes de « rematérialisation » de certaines pratiques culturelles (que l’on pense à l’appétence des publics pour le spectacle vivant, les festivals, les pratiques amateurs, le livre papier, etc.) ? Quelles dialectiques peut-on identifier entre le local et le global (ou national), entre enjeux territoriaux (accessibilité, spécificités culturelles, inégalités sociales géographiquement situées, etc.) et enjeux de fabrication de communs à des échelles plus grandes (à l’échelle d’un pays, par exemple) ? Sans prétendre apporter des réponses définitives à ces questionnements massifs, THEMIS servira à la fois de point de rencontre des chercheurs et des acteurs culturels qui travaillent ces sujets, et de catalyseur pour les projets émergents ou qui expérimentent déjà, en pratique, des formes de dépassement de ces tensions. L’ossature générale du projet est organisée en trois axes principaux.
Un premier axe engagera des recherches et des partages d’expériences autour de la connaissance des publics et des pratiques culturelles. Les études de publics font aujourd’hui partie intégrante du paysage des ICC et constituent des pierres angulaires de leur (auto)évaluation, de leurs stratégies commerciales ou de leur quête permanente de subventions. Développer des recherches réflexives sur les études de publics, montrant l’historicité de leur importance, des critères de catégorisation des publics, de leur variabilité en fonction des secteurs culturels, permettra par exemple de prendre une distance salutaire par rapport à des outils de mesure trop souvent interrogés.
Un deuxième axe sera dédié à l’identification, à la mise en visibilité et au soutien des formes variées d’expérimentations sur et avec les publics dans le domaine culturel. Aujourd’hui, de nombreux projets, initiatives, programmations, actions culturelles et sociales existent sur tout le territoire français, cherchant à retisser du lien social par des activités culturelles. Qu’il s’agisse de théâtre des habitants, de programmation culturelle en MJC ou dans les missions locales, de projets portés par des théâtres publics ou du travail d’associations locales dans des tiers lieux ou des friches culturelles, de multiples initiatives existent et dépassent souvent, en pratique, les oppositions caricaturales entre public et non-publics de la culture, entre culture légitime et cultures alternatives ou subalternes. Il s’agira de travailler à les montrer et à participer à leur légitimation institutionnelle lorsque cela s’avérera nécessaire. Cet axe centré sur les expérimentations abordera également la question de la démocratisation, non pas de la culture mais des institutions culturelles elles-mêmes. Comment faire pour travailler à émanciper les citoyens au moyen de programmations et de pratiques culturelles lorsque les organisations qui les mettent en œuvre sont structurées verticalement et laissent si peu de place à la participation ?
Enfin, un troisième axe travaillera plus spécifiquement la politique culturelle de l’éducation artistique et culturelle (EAC), avec pour objectif de cartographier les profils et trajectoires des acteurs professionnels de cette politique publique et d’observer les transformations des identités professionnelles engendrées par l’engagement dans ces activités destinées aux publics scolaires. Avec le cas de l’EAC, il s’agira d’interroger, une fois encore, les articulations entre transformations sociales (réelles ou espérées) et politiques publiques culturelles.
Par son entrée par les publics, le projet THEMIS est enfin au cœur de la démarche d’ICCARE consistant à rapprocher la recherche et les acteurs culturels. Alors que les rapports entre les ICC et la recherche sont aujourd’hui plutôt distendus et, parfois, il faut le reconnaître, un peu tendus, il n’est pas inutile de souligner l’enrichissement réciproque que permet ce type de rapprochement. Travailler ensemble, chercheurs et acteurs des ICC, c’est permettre une meilleure connaissance des publics. Pour les ICC, c’est avoir des données plus fiables, s’appuyant sur des méthodologies de recherche de pointe. Pour les chercheurs, c’est bénéficier d’un accès facilité aux terrains. Travailler ensemble, cela peut conduire à identifier des exemples paradigmatiques, à partir de cas, susceptibles d’être partagés largement afin d’alimenter les analyses des chercheurs et de servir d’inspiration (ou de contre-exemple) pour les ICC. Cela peut concerner des tentatives expérimentant des formes nouvelles de programmation, de tarification, de médiation, de recours au numérique, etc. Mais enfin, et surtout, travailler ensemble, c’est construire une confiance et un intérêt mutuels, s’appuyant sur une meilleure connaissance réciproque.