Dans le sens du courant. Carnet de terrain d’un chercheur embarqué à vélo sur Le fleuve ambulant

19.06.2026

par Manuel Roux

Avant le départ

Un mois à vélo avec la compagnie Wonderkaline

Je pars un mois en tournée à vélo avec la compagnie de théâtre Wonderkaline, portée par deux comédiens d'une cinquantaine d'années, Nolwenn et Vincent. Tous deux ont conçu trois mois d'itinérance le long de la Loire pour mettre le fleuve à l'honneur. Je les rejoins en plein milieu de ce parcours, à Decize (58), pour pédaler à leurs côtés jusqu'aux portes de Tours. Ce dispositif d’enquête consiste à partager le quotidien des artistes, leurs trajets, leurs montages, leurs nuits sous tente, afin de saisir de l'intérieur ce que veut dire faire spectacle en se déplaçant de manière douce. C'est la posture du chercheur embarqué, héritée de la tradition ethnographique, qui consiste moins à observer de loin qu'à éprouver soi-même les contraintes et les plaisirs d'un mode de vie.

Cette manière de faire enquête, en partageant la condition de ceux que l'on étudie, s'inscrit dans une longue tradition. Du côté du journalisme, on pense notamment à deux intellectuels et combattant antifascistes au sein des brigades internationales lors de la guerre d’Espagne : George Orwell, qui s'est fait plongeur dans les cuisines parisiennes pour raconter, avec Dans la dèche à Paris et à Londres, la vie des travailleurs les plus précaire, mais également la philosophe Simone Weil, dont son expérience de l’usine entre 1934 à 1935 a donné naissance à son ouvrage bien connu : La Condition ouvrière. Sans pour autant mettre en équivalence avec la condition d’artiste ordinaire du spectacle vivant, le principe est toujours le même : pour comprendre une condition, il faut l'éprouver dans son corps et dans ses gestes, et non se contenter de l'observer à distance. Cette filiation traverse aussi les sciences sociales. Le sociologue Loïc Vaquant en offre l'exemple le plus connu. Dans sa thèse dirigée par Pierre Bourdieu, il s'est inscrit dans une salle de boxe d'un quartier noir de Chicago, s'est entraîné pendant trois ans aux côtés des boxeurs et a fini par monter lui-même sur le ring. Il en a tiré un livre, Corps et âme, dont le sous-titre, « Carnets ethnographiques d'un apprenti boxeur », résonne avec la forme même de ce texte. Wacquant y défend une « sociologie charnelle », une connaissance par le corps qui ne consiste plus seulement à observer en participant, mais à participer pleinement pour observer. C'est dans cet héritage que je situe ma propre démarche. Je ne descends pas la Loire pour regarder des artistes pédaler. Je pédale avec eux, je monte et démonte le décor avec eux, je dors sous la même tente, et c'est à ce prix que j'espère comprendre ce que l'itinérance lente fait au travail artistique, au territoire et dans les relations aux publics.

Le projet tire sa cohérence de son titre même, « Le fleuve ambulant ». L'objet du spectacle se confond avec la démarche qui le porte. La pièce met en scène une famille qui, pour régler ses différends, décide de descendre la Loire à bicyclette. En chemin, elle traverse un monde onirique où la nature, sujet central du spectacle, s'incarne et vient l'interpeller. Or la compagnie fait exactement ce que raconte sa fiction : elle descend réellement la Loire à vélo, de représentation en représentation. Ce redoublement, où la pratique épouse le récit, n'est pas qu'une coïncidence. Ces artistes cherchent à faire de la tournée un terrain particulièrement parlant pour qui s'intéresse aux mobilités douces dans le spectacle vivant, car le déplacement n'y est plus un simple moyen d'acheminer une œuvre d'un point à un autre. Celui-ci se veut être une partie intégrante de l’œuvre, de son propos comme de sa fabrication.

Un programme de recherche sur les alternatives écologiques dans la culture

Cette tournée n'est pas un objet isolé. Elle s'inscrit dans une recherche plus large sur les alternatives écologiques dans la culture, menée dans le cadre du projet DEDALE (Alternatives culturelles et créatives, PEPR ICCARE). Depuis plus d'un an, je me consacre à l’étude des pratiques de la mobilité douce dans le spectacle vivant. Le point de départ est un paradoxe. Alors que les discours sur la nécessité de la transition écologique se multiplient, portés y compris par les artistes eux-mêmes, la situation continue de s'aggraver. Comment expliquer que l'inflation des appels à transformer le secteur aille de pair avec une incapacité croissante à le faire ?

Ce paradoxe est particulièrement vif dans le spectacle vivant. Contrairement au cinéma ou à l'édition, dont les œuvres circulent sans leurs auteurs, le spectacle vivant repose structurellement sur le déplacement : il faut que les artistes aillent vers les publics, ou que les publics viennent à eux. Cette dépendance à la coprésence est aussi au principe du régime de l'intermittence qui organise la vie de ce secteur. Parce que l'activité se joue par à-coups, de date en date et de lieu en lieu, l'emploi y est par nature discontinu, et c'est précisément cette discontinuité que l'intermittence institue et indemnise, en faisant de la mobilité une condition ordinaire du métier, pour les artistes comme pour les techniciens. Or la mobilité des publics constitue le premier poste d'émissions de gaz à effet de serre du secteur, et la situation s'aggrave à mesure que la concentration économique progresse. Quelques grands opérateurs imposent des jauges toujours plus larges, qui réclament toujours plus de moyens et d'énergie, tout en exerçant une pression concurrentielle sur les plus petits événements. À cette logique, un ensemble d'artistes regroupés notamment au sein du réseau Armodo (Arts à mode doux) oppose un renversement : non plus faire converger et concentrer les publics en un lieu, mais aller vers eux en proposant des spectacles de proximité. Le terme de « mode doux » dit bien que l'enjeu dépasse le seul choix d'un moyen de transport. Il engage une transformation plus globale des manières de produire et de diffuser, articulant mobilité douce, respect du vivant, consommation responsable et ancrage territorial.

C'est d’ailleurs lors des premières rencontres d'Armodo que j'ai fait la connaissance de Vincent, avec qui nous avons directement sympathisé. L'idée de partir documenter leur quotidien d'artistes à vélo a vite émergé. Pour eux, il s'agit de comprendre et d'interpeller la société sur les enjeux de l'itinérance, qu'ils soient artistiques, écologiques mais aussi sociaux. Pour moi, de documenter ces expériences et de mieux saisir ce que l'on appelle une « alternative » dans la culture, ici écologique, question que j'explore plus généralement depuis ma thèse sur les scènes punk do-it-yourself. Parce que les artistes produisent des représentations et contribuent à légitimer des manières de vivre, la façon dont ils nouent une relation avec leurs publics n'est pas un détail : c'est peut-être là que se joue la capacité, ou l'incapacité, de ces artistes à transformer les choses.

Cette tournée n'est donc qu'un volet d'une enquête plus vaste, déjà engagée à l'échelle nationale. Elle repose sur une trentaine d'entretiens approfondis menés auprès d'artistes en mobilité douce et de celles et ceux qui coordonnent les réseaux, les festivals et les politiques culturelles locales, ainsi que sur une observation de l'intérieur, puisque je suis moi-même membre cotisant d'Armodo, position à la fois précieuse et inconfortable, entre engagement et distance critique. À ce socle qualitatif s'ajoute un questionnaire en ligne, qui vise moins une représentativité statistique stricte, hors de portée pour une population aussi diffuse, qu'à objectiver et élargir : tester à plus grande échelle les hypothèses nées des entretiens, esquisser une typologie des trajectoires et mesurer comment se relient l'origine sociale, la position dans le métier et le rapport à la mobilité douce.

L'hypothèse qui guide l'ensemble peut se formuler ainsi : L'hypothèse qui guide l'ensemble repose sur une tension qu’il faudra prendre en compte tout au long de la recherche : d'un côté, l'engagement en mode doux fonctionnerait comme une manière, pour ces artistes, de requalifier symboliquement une position fragilisée dans le champ culturel, en recodant en choix éthique de sobriété une contrainte d'abord économique. Cette hypothèse suppose que l’expérience de la mobilité douce agit comme un révélateur des contradictions d'un secteur sommé de se transformer alors même que sa concentration et l'austérité budgétaire rendent cette transformation improbable, au point d'en faire supporter le coût aux artistes eux-mêmes. De l'autre, si la contrainte économique reste déterminante en dernier ressort, l'expérience de la mobilité douce ne s'y réduit pas : elle la déborde, par les rencontres qu'elle suscite, les manières d'habiter le métier qu'elle invente et les rapports au monde qu'elle engage, et c'est précisément cette part irréductible qu'il faut, elle aussi, prendre au sérieux. Tenir ces deux bouts ensemble, le déterminisme social et ce qui lui échappe d’un point de vue subjectif, est sans doute la principale difficulté de l'enquête.

C'est ici que la tournée prend tout son sens. Elle constitue une première étape pour mesurer, de façon qualitative, ce que j'appelle avec d'autres chercheurs géographes l' « empreinte territoriale » du mode doux. La notion, retravaillée pendant un atelier collectif lors de la journée d’accélération DÉDALE portant sur le mode doux en mars 2026, désigne l'ensemble des traces qu'un passage en mobilité douce laisse sur un territoire, qu'elles soient culturelles, sociales, relationnelles ou écologiques, sans oublier la réciprocité de l'échange, puisque le territoire agit lui aussi sur les artistes. Mesurer cette empreinte ne revient donc pas à compter des entrées. Parler d'une mesure qualitative, c'est précisément renoncer aux seuls chiffres de fréquentation pour décrire ce que produit concrètement l'itinérance : quelles rencontres elle suscite, dans quels lieux (une ferme, un camping, une place de village, une cour d'école, etc.), avec quels publics, et avec quels habitants qui n'avaient rien demandé.

Car la réception du spectacle vivant hors des salles, qui plus est l’appropriation des valeurs écologiques des publics lorsqu’elles sont portées directement par les artistes, est l'un des angles morts des sciences sociales. La billetterie, longtemps reine des études de publics, ne dit rien des représentations données là où personne ne tient de comptes. Il s'agit donc de prendre au mot l'affirmation de ces artistes selon laquelle leur démarche change quelque chose, et notamment qu'elle toucherait des publics qui ne franchiraient pas la porte d'un théâtre, en allant les observer dans ces lieux mêmes que la diffusion classique ignorait.

Une difficulté persiste pourtant, que les artistes formulent parfois sans le vouloir. Dans son dossier de présentation, la compagnie revendique un décor presque monumental, inspiré du Cercle de Kandinsky, et justifie ce choix d'une formule éclairante : « Ce n'est pas parce qu'on se déplace à vélo qu'on doit avoir un décor minimaliste. » En refusant l'équation entre légèreté du transport et pauvreté de la scène, elle accepte du même geste la norme dominante qui mesure l'ambition artistique à l'ampleur des moyens. L'alternative apparaît alors moins comme une rupture que comme une manière de faire d’une nécessité une vertu : transformer une position faiblement reconnue dans le spectacle vivant en levier d'affirmation de soi, tout en reconduisant, paradoxalement, la hiérarchie qu'elle prétend contester. C'est précisément cette tension entre subversion et reproduction que la tournée doit permettre d'observer de près, d'autant que la mobilité douce demeure le plus souvent minoritaire dans l'activité réelle de ces artistes, ce qui invite à se demander si elle vaut d'abord comme pratique ou comme signe.

Cette phase d'observation a une double vocation. Elle me permettra d'établir mes premières hypothèses de travail et d'esquisser des résultats qui demanderont ensuite à être généralisés. Elle me permettra surtout d'entrevoir une méthode. Car l'horizon de ce travail est la construction, avec le collectif Armodo et lors de ses rencontres, d'un dispositif de recherche-action-création : une enquête où les artistes ne sont plus seulement des objets d'étude mais les concepteurs et les opérateurs de leurs propres outils, et où la création entre dans la fabrique même de la recherche. L'objectif est qu'ils puissent, à terme, mesurer eux-mêmes l'empreinte territoriale de leurs tournées. Documenter aujourd'hui le quotidien de Wonderkaline, c'est donc aussi éprouver, à petite échelle et sur mon propre corps, ce que cette méthode devra un jour rendre possible.

 

Une distance qui n'est pas une défiance

Un mot sur la manière dont je rendrai compte de ce que je verrai, d'autant que plusieurs des personnes concernées me liront. Ma démarche est à la fois compréhensive et critique, et il faut dire ce que ces deux mots recouvrent, car leur association prête souvent à malentendu.

Être compréhensif, au sens que la sociologie donne à ce terme, c'est prendre au sérieux les raisons que les gens se donnent, chercher à saisir de l'intérieur le sens qu'ils accordent à leurs pratiques plutôt que de le rabattre d'emblée sur des explications qui leur seraient étrangères. Quand un artiste dit que la lenteur, la sobriété ou l'attachement à un territoire fondent sa démarche, je pars du principe qu'il faut d'abord entendre cette affirmation pour ce qu'elle est : une manière sincère et réfléchie d'habiter son métier.

Être critique, ce n'est pas s’opposer aux personnes auprès de qui on mène l’enquête. C'est ajouter à cette écoute un second geste, qui consiste à replacer les discours et les postures dans les conditions sociales qui les rendent possibles, sinon « logiques ». Cela revient à se demander quels intérêts, parfois méconnus (le plus souvent partiellement) de ceux-là mêmes qui les portent, un propos peut servir, et comment une position fragile dans un secteur concurrentiel comme celui du spectacle vivant fait l’objet parfois d’une requalification en choix pleinement assumé. Mon commentaire sur le décor, plus haut, relève de ce geste : il ne dit pas que la compagnie se trompe ou se ment, il éclaire la force d'une norme qui agit jusque dans l'effort pour s'en affranchir.

Cette double attention n'est ni une ruse ni un procès d'intention. Elle est, pour le chercheur, la condition même de la compréhension : on ne saisit les déterminations sociales qui pèsent sur les discours qu'à condition de ne pas s'en tenir à leur formulation, sans pour autant cesser de les prendre au sérieux. Je ne m'en excepte d'ailleurs pas : musicien moi-même et membre cotisant d'Armodo, je suis pris dans les logiques que j'observe, et le premier regard critique que ce carnet exercera sera celui que je porte sur ma propre place.

La feuille de route, du Nivernais à la Touraine

Leur feuille de route est provisoire. Les étapes à vélo devront se décider au jour le jour, en fonction de la météo, des pluies comme des trop fortes chaleurs, et les représentations dépendent des possibilités de repli à l'abri. Cette incertitude est la condition même de l'itinérance et constitue sans doute le premier élément important du terrain : se déplacer doucement, c'est accepter de composer en permanence avec ce que l'on ne maîtrise pas.

Je rejoins la troupe à Decize, dans la Nièvre, où elle joue au bord de l'eau avant que nous prenions ensemble la route vers l'aval. Les premières journées laissent déjà deviner le rythme du voyage : des étapes de dix-huit à trente-quatre kilomètres, entrecoupées de représentations, de montages et de démontages. Nous gagnerons Germigny-l'Exempt puis le Bec d'Allier, à la confluence des deux rivières, où le Théâtre du Luisant nous accueille, avant Charentonnay, dont les enfants de l'école viendront escorter à vélo les derniers kilomètres, puis Saint-Satur, aux abords de Sancerre. Les escales prendront place dans des campings municipaux, des gîtes et, parfois, des jardins de particuliers qui ouvrent leur pelouse et leur point d'eau aux voyageurs.

La descente se poursuivra vers l'Orléanais. Après Lion-en-Sullias et ses ateliers scolaires, la tournée s'arrime aux festivals de la région : L'Embrayage à Saint-Jean-de-Braye, puis La Bamboche à Olivet, où la forte affluence attendue oblige la compagnie à se doter d'une équipe de soutien pour la sécurité. Entre ces temps forts, des étapes plus discrètes à Ingré, Beaugency et Tavers, où le spectacle est donné le 14 juillet, sur le site des Eaux Bleues. Le passage par les festivals rappelle que l'itinérance lente n'est pas un repli hors du monde : elle s'inscrit dans les circuits ordinaires de la diffusion culturelle, avec leurs jauges, leurs partenaires et leurs contraintes techniques. La dernière partie du voyage filera vers la Touraine, par une étape de soixante-dix kilomètres répartis sur deux jours, via Blois et Chailles. Nous atteindrons Amboise, où la représentation se tient sur l'île d'Or, au milieu du fleuve, puis Rochecorbon, à deux pas de Tours, près du bateau-lavoir amarré sur la rive. C'est là, le 19 juillet, que je quitterai la compagnie, tandis qu'elle poursuivra sa route.

Je tâcherai de tenir ce journal au rythme d'une entrée par semaine, pour faire suivre le périple étape après étape, à partir de la première d'entre elles, mon arrivée à Decize. Rendez-vous donc au fil de l'eau.

Pour aller plus loin

Questionnaire

Lien vers le questionnaire à destination des artistes du spectacle vivant : https://questions.huma-num.fr/v4/s/52oags

 

 

Sitographie

Pour plus d’informations sur la compagnie Le fleuve ambulant, voir le site https://ciewonderkaline.fr/spectacles/creation-en-cours-le-fleuve-ambulant-epopee-loire-24-25-26-en-velocriture/

Pour en savoir plus sur le réseau Armodo, voir le site https://armodo.org/

Lien vers le questionnaire à destination des artistes du spectacle vivant : https://questions.huma-num.fr/v4/s/52oags

 

Bibliographie

The Shift Project, Décarbonons la culture !, Paris, 2021.

Ministère de la Culture, Transition écologique de la culture. Guide d'orientation et d'inspiration, Paris, 2023

Élisabeth Auclair et Anne Hertzog, L’empreinte des lieux culturels sur les territoires:  observer, représenter, évaluer, Paris, 2023.

George Orwell, Dans la dèche à Paris et à Londres, Paris, [1982] 2025.

Manuel Roux, Faire « carrière » dans le punk: La scène DIY, Paris, Riveneuve, 2023.

Loïc Wacquant, Corps et âme: Carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur, Paris, 2002.

Loïc Wacquant, « Carnal Connections : On Embodiment, Apprenticeship, and Membership », dans Qualitative Sociology, 28, 2005.

Simone Weil, La condition ouvrière: et autres textes, Paris, [1962] 2022.

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